jeudi 4 novembre 2010

Et au Rond Point et A l'Athénée les 3 soeurs c'est le Festival d'Automne ?

Le cas de la famille Coleman de Claudio Tolcachir

"Auteur dramatique et metteur en scène argentin, Claudio Tolcachir (35 ans) nous entraîne au sein d'une famille ou plutôt d'une meute familiale qui vit dans la débine. Les rapports entre ses membres , une grand-mère qui en a vu de toutes les couleurs, une mère chez qui s'attarde l'enfance et ses quatre enfants, sont d'une intensité volcanique. Le décor : un chaos de chaises, tables et sofas en dit long sur l'état mental de la tribu.

L'un des fils est une gouape ténébreuse et alcoolique qui vit de mystérieux trafics, l'autre, un schizophrène, fait entendre l'humain qui réside dans la folie. Les filles sont moins prisonnières de ce monde clos où domine une agitation tintamaresque. L'une tente de se tirer d'affaire en faisant de la couture. L'autre vit loin de cet univers fracassé avec un mari prospère et deux enfants que les habitants du taudis n'ont jamais vus. Elle se sent néanmoins liée aux siens et financera l'hospitalisation de la grand-mère. La chambre dans laquelle la vieille dame est accueillie et où sa fille et ses petits enfants viennent la visiter ressemblera en un clin d'oeil au lieu miteux où elle essayait - sans grand succès - de veiller sur sa descendance. Au cours d'une scène hilarante la mère et son fils psychotique se retrouvent dans le lit de l'aïeule où il s'en faut de peu qu'ils ne se fassent, comme ils en ont l'habitude, quelques mamours.

La disparition de la grand -mère fera voler la famille en éclats. Alors que les frasques des uns et des autres mettaient jusqu'alors en joie, on est soudain, en voyant le frère dément demeuré seul, pris de mélancolie. Claudio Tolcachir, dont la pièce a fait un tabac en Argentine a un tel sens du rythme que les scènes s'enchaînent à une cadence sidérante. Il se révèle aussi comme un directeur de comédiens hors pair. Si ce spectacle fait un tel triomphe c'est essentiellement parce que ses interprètes nous laissent sur le flanc. "

Dans le cadre du Festival d'Automne Jusqu'au 13 novembre Théâtre du Rond Point tél 01 44 95 98 21
critique de 

Dans le cadre du Festival d'Automne


ans le cadre du Festival d'Automne" de Tchekhov c'était La Cerisaie au Français très controversée... de la dame de Strasbourg, Julie Brochen
de Luc Bondy ce sont les Chaises








































Dans le cadre du Festival d'Automne, son rêve d'Automne.
-Sans aucun autre commentaire ?

oui, quoique ! c'est un homme dont le souvenir est pour moi très vivace qui m'a fait ré-aimer Patrice Chéreau, Bruno Colomb, comédien professeur de théâtre chez Florent et mort du sida en 1994.
Il jouait le Fils dans "Il est trop tard" de Stéphane Auvray-Nauroy et Jean-Paul Sultan et moi la Vierge Folle qui avait jeté son dévolu... sur lui.
Et là en 2010 c'est par Olivier Steiner que m'a été donné la primeur de pouvoir lire son texte et d'ailleurs sur son blog très beau blog : Le Mot et la Chose dont j'ai déjà parlé ici, il y a un autre texte de Monsieur Chéreau sur la catastrophe de la mort arrachante des êtres qu'on a aimé et qui à la fois artistes et proches nous ont porté jusques aux cieux et qui nous laissent si seuls, peut-on leur parler encore longtemps après.... intitulé : Cher Bernard



« Je dis que l’avenir c’est du désir, pas de la peur. »

"D’où vient que les gens voient tant d’images dans ce que je fais alors que j’y vois plutôt de l’espace organisé, du tissu de relations physiques, et que j’ai l’impression de traquer surtout la modification ? Celle des visages, celle des corps, dans l‘érotisme ou la tension, le va et vient entre les deux, tout cela justement qui ne se laisse pas enfermer dans une image, mais qui s’installe dans une durée, saisir cette durée au travail : comment se modifie une idée, une pensée - un sentiment qui naît, un autre qui meurt et s’étiole -, quelque chose à l’intérieur qui dévore et qui brûle et se lit sur le visage, que la caméra voit aussitôt, ou le spectateur, une rédemption, tout ce qui passe par la tête des hommes et qui serait le sujet de mes récits et du travail que je fais avec les acteurs : la modification.

(...)

Oui, les images sont des sources d’inspiration et un peu plus que ça, mais justement : seulement si elles se transforment en autre chose, s’il y a transsubstantiation, si elles parlent et provoquent le désir, la sublimation, la profondeur, une réflexion. Si elles convoquent tout cela. Supériorité de l’image cinématographique aussi, et bien se redire du coup ce qui définit le théâtre : la pesanteur d’un corps vivant dans un espace palpable et secret, et qu’on peut pourtant mesurer de l’œil ; un acteur est là, au centre du cercle et il ne fait semblant qu’à moitié. S’il transpire, sa transpiration est vraie tout comme l’effort de ses muscles et des jambes qui le portent sur l’aire du plateau ; s’il pleure, ce sont de vraies larmes qui coulent et roulent de ses yeux ; s’il bande, c’est une vraie érection provoquée pourtant par du semblant. Mentir vrai, disait l’autre en une tout autre occasion.

(...)

Les images à nouveau, quelques notes d’un carnet
Je ne crois pas trop à cette idylle entre un tableau et le visiteur, qui serait éveillé soudain à quelque chose par la toile, juste en la regardant. Je crois à des conflits plus violents, conflits avec tout ce qui ne se trouve pas dans un musée, avec tout ce qui y est enfermé et y meurt, doucement, suffoqué par l’accumulation des œuvres et des gens. Je crois à ce qui est conflictuel et contradictoire, à ce qui éveille l’imagination et empêcherait aussi de jouir d’une image. Chercher une définition des images, c’est chercher à dire ce qu’elles cachent : est-ce qu’une image, ce n’est pas aussi ce qu’on n’y voit pas ?
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Quelque part en mars 2009. Les corps

Il y a tant de choses que j’aurais aimé faire et que je ne ferai jamais : être musicien (chef d’orchestre surtout – mais je me débrouille pour l’être quand même un peu, j’en singe assez bien les gestes en tout cas), être chorégraphe et savoir écrire des romans. Il peut m’arriver de savoir faire bouger les corps – et je pense même que j’ai une façon bien particulière de les faire bouger, un instrument que je me suis forgé au fil des années et qui vient de l’usage malheureux que je fais du mien. J’admire la danse contemporaine, j’admire sa vitalité qui me semble comme à beaucoup souvent supérieure à celle du théâtre aujourd’hui - parce qu’elle reposerait sur une discipline supérieure ? C’est un art dont je rêve de pouvoir m’approcher, une vitalité que j’envie et que je voudrais voler. Mon domaine, ce sont les textes, les mots : donc les faire vivre, les incarner dans des corps. Faute de mieux, il peut m’arriver de copier les chorégraphies des autres, la science et la musique des autres, les romans que je n’écrirai jamais, les musiques que je ne composerai jamais. Je suis un voleur à l’étalage, un pilleur malin qui prend son bien là où il le trouve et qui mange à chaque repas toutes les personnes et les œuvres qu’il admire.
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6 mai. Liscano

Liscano : L’écrivain et l’autre, magnifique texte autour de cette impossibilité de produire, d’écrire. On serait metteur en scène parce qu’on ne serait pas capable de peindre ou d’écrire ? Puis ça deviendrait un métier - où ne manquent pas de se développer à la longue un corpus de techniques plus ou moins sophistiquées qui vous donnent des armes (et accessoirement une légitimité aux yeux des autres) pour affronter les répétitions et plus généralement la fabrication des spectacles qui, quelle que soit leur taille, restent à chaque fois des objets ambitieux et uniques.
Fosse sur ce qu’il écrit : « Le fait qu’écrire, écrire bien, s’apparente, comme on l’a dit, à une prière me semble tout à fait évident. Mais cela paraît alors comme une sorte de prière presque criminelle. »
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7 mai

Alors : impossibilité de dire quel métier je fais ? Un romancier peut dire qu’il écrit, un musicien qu’il compose, un peintre qu’il peint mais comment utiliser ces néologismes barbares : je mets en scène ou, pire : je réalise ? Dire comment je le fais et comment il m’aide à vivre, oui, quelle énergie j’y mets – beaucoup -, que c’est cette énergie qui me tient en vie et me fait toujours y croire : raconter les histoires de tous ces gens que j’ai envie d’aimer ou de haïr, faire une bonne narration de ce qui me maintient en vie ou me choque. Cette énergie qui me fait aimer, aimer les gens - tellement -, aimer faire ce métier, et Dieu sait que je ne fais plus aucune différence entre ce que je travaille et ce que je vis.
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26 juillet
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Se battre aussi contre ce qui revient de la nuit des temps, et qu’on a déjà fait, le refaire autrement, puisqu’on ne peut pas s’empêcher de refaire (mais on doit s’empêcher de refaire). Être perméable à tou, à tout ce qui fait qu’on est aujourd’hui et pas avant ni ailleurs (les chaussures de la fille devant moi, outrageusement compensées avec une chaîne en or ridicule, où a-t-elle trouvé ça ?), se dire qu’on a changé
et qu’on est capable de mieux regarder tout cela qui est aujourd’hui.
Il y avait ce fou qui rentrait par ma fenêtre et venait me visiter, que se passait-il dans sa tête et que je ne pouvais pas savoir ? Était-il si fou que cela ? Plus que moi ? Son absolue logique, imparable, et qu’il exigeait que je suive ? Le fait qu’il m’excitait aussi, bien sûr. Il y a ces femmes qui me sourient en silence quand elles me croisent, il y a que la vie parfois est très belle. Je regarde les gens, leurs mouvements, et tout est beau, tout peut se mettre en scène, tout est inspirant, un serveur qui efface un tableau, les gens qui passent et ceux qui prennent le métro, les cinglés, tout m’est prétexte simple à observation, je regarde tout et j’aime les gens qui s’affairent et se débattent devant moi. Mon père disait : « Ils me passionnent », d’où son envie de peindre, de dessiner ; ma mère le disait aussi, elle se levait le matin, un carnet de croquis à la main ; je ne dessine plus beaucoup mais j’ai ce même besoin, à la fois m’isoler et regarder ceux qui passent. Et je m’isole et, m’isolant, je m’ouvre à eux – du moins, je le crois - et au monde, je déborde de tendresse pour tous ceux, là, que je ne connaîtrai jamais mais dont j’essaierai de parler dans mon travail. Encore une vodka, une pensée, un texto ?

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Regarder, impassible, le sosie de quelqu’un qu’on connaît très bien. Elle se retourne une seconde et ce n’est pas du tout la personne que je croyais. Mais l’émotion était là.



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Quelle est cette avidité qui va des sculptures du Louvre aux tableaux de mon père, des dessins de ma mère aux miens propres, des images qu’on dit que je sais fabriquer, des acteurs que je sais faire travailler (mais je n’ai pas toujours su) et pourquoi tout cela ? Quelle est cette combinaison étrange de ma vie et de mon métier, cette façon de vivre, cet appétit, ce que j’appelais avidité, voracité : posséder, vouloir tout, connaître le mouvement, raconter des histoires, donc savoir les raconter, transmettre du récit, pas seulement des émotions, détailler mes propres sensations, tourner autour de quelque chose de totalement autobiographique et que je ne saurai jamais écrire, pas même ici. Envie de donner aux autres ce que me donne un roman, un film, le spectacle de la rue. Je ne sais pas mieux le déchiffrer qu’un autre, je sais juste l’organiser correctement et je vole très bien de la matière à tout le monde. Et de tout ce que j’ai volé, je bâtis mon musée personnel : les spectacles, les films, les pièces de théâtre, les opéras parfois que vous voyez. Je suis receleur ou je recycle. La mise en scène, ce serait donc cela ?




Mes fantômes

Beaucoup de poésie à la petite semaine dans ce texte, un peu d’autobiographie, mais ce qui me compose, me constitue ? Ne sachant pas d’où me vient cette énergie de faire, je peux juste dire comment j’en suis le siège. Évoquer tous ces fantômes qui tapissent ma mémoire, cette cohorte qui me suit et me fait me mettre au travail tous les jours.



Que je vois du théâtre dans Wagner, et qu’il m’a poussé à en faire ; que les dialogues du deuxième acte de Tristan parlent de la vie et qu’ils sont vrais, que je les ai vécus, qu’ils nous disent la reconnaissance (se reconnaître l’un l’autre) dans l’amour, qu’ils nous parlent de la dépression ; tous ces moments où je retrouve avec Clément l’inspiration des mystiques espagnols que je me mets à lire pour la première fois, aiguillonné par la dédicace autrefois que Bernard-Marie Koltès, malade, m’écrit sur la page de garde de son roman : « Vivo sin vivir en mi/ y de ta manera espero/ que muero porque no muero.» Il ajoute ce jour-là à propos de ces trois vers de Jean de la Croix : « Celle-là, mon vieux, tu vas l’avoir en exergue de ma prochaine pièce ! » Je suis vivant sans vivre en moi/ et si puissant est mon désir/ que je meurs de ne pas mourir.
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Les lieux de Londres :
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Visite de la cathédrale de York. Non loin d’une chapelle dédiée aux soldats anglais en mission en Irak, cette phrase surprenante dans une église : « Je crois en une vie avant la mort. »
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Richard
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Richard est ma boussole, celui à qui l’instinct ou le regard ne font jamais défaut. La question du regard : qu’est ce que voient les gens ? Bien souvent dans le regard des gens, même s’ils semblent aimer ce que nous aimons, nous ne sommes jamais certains, lui et moiqu’ils voient vraiment la même chose que nous. Notre travail et nos recherches sont construits sur l’idée d’un même  regard, le sien, le mien. Un regard un peuplus aigu qui serait l’addition des deux ? 
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 La discussion entre ce qui est bien peint et ce qui est mal peint, distinction établie par mon père et dans l’ombre de laquelle je respire encore. Et puis des années plus tard, renouer soudain avec la peinture sous une autre forme en découvrant un ami, un frère, Richard Peduzzi qui finira par aller faire la tournée des bars avec mon père plutôt qu’avec moi en parlant de peinture.
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Le combat de mon père avec ceux de ses tableaux dont il avait décrété qu’ils étaient ratés, les cadavres et les morceaux de contre-plaqué qui jonchaient son atelier et témoignaient de la violence des combats : oui, je me reconnais là-dedans  et dans ce mélange qui était le sien de paresse profonde (celle qui force à travailler tout le temps) et dénergie folle, celle qui constitue mon combat à moi, un combat dont je suis le siègemais qui se déroule pour ainsi dire sans moi, impuissant chaque jour, ce métier qui n’a pas de nom sérieux mais que je subis et pratique pourtant avec douceur et violence.
(...)
 


cet acteur que j’ai devant moi, n’a pas envie de me donner plus, qui me parle soudain des autres metteurs en scène, il me dit qu’il n’était pas content de moi au début des répétitions à New York parce que je n’imposais rien (« Je pensais que tu ne savais pas ce que tu voulais. »), s’ensuit une discussion sur ce que j’ai fait ou n’ai pas fait avec tel ou tel chanteur (« Avec lui, tu as renoncé ! »). C’est-à-dire qu’il parle en fait ,
de ce qui se passe quand un acteur ou un chanteur n’est pas très intéressant et que j’arrête de vouloir lui donner une intériorité qu’il ne me délivrera de toute façon jamais. Oui, il y a un moment où je baisse les bras. Mais si
qu’il ne veut pas se mettre en danger, rechigne à chercher plus loin ? Avant je m’énervais, je tapais du pied, maintenant j’essaie patiemment de gratter jusqu’à trouver un endroit où je toucherais quelque chose, un imaginaire, le sien... Mais si cela l’ennuie de s’en servir ou de me le donner, si cet imaginaire ne veut pas s’ouvrir et qu’il me demande juste où se placer dans l’espace ? Alors je lui donne des places, je lui indique des gestes, je lui dis de quel côté entrer, et, au minimum, je le mets juste un peu de biais, pour qu’il n’ait pas l’air de regarder le chef d’orchestre au fond desyeux. Mais mon âme aura renoncé et je lui demanderai seulement d’imiter cette profondeur à laquelle il n’aura jamais accès. Discussion importante, mais il est si tard dans la nuit. Reparler avec Peter Mattei.

Discussion irréelle avec Peter Mattei


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À Thessalonique, Thierry disait : « Montrer ce que chaque corps promet et que souvent nous réduisons. Il n’y a pas de geste laid ou inutile. Il n’y a pas de corps éteint ou mort. »


 







14 mars

Daniele del Giudice dans La Repubblica d’aujourd’hui achetée à Milan : écrire se résumerait juste à la technique de l’écriture, la belle comparaison qu’il fait avec la femme qui fouille dans son sac, tentée de le renverser complètement pour y retrouver ce qu’elle y cherche. Technique de l’écriture, technique de la mise en scène – c’est la même et c’est ce qui fait la mise en scène, finalement : obéissance à des rites obligés, arriver à l’heure à la répétition, déchiffrer le texte, l’oublier pour improviser, avoir préparé la répétition, savoir regarder ce qui se propose, attendre l’inattendu, ce qui ne peut pas être prévu, ce qui va advenir, balayer les certitudes péniblement forgées par l’étude laborieuse du texte, renoncer pour finir à tout ce qu’on a préparé : des corps sont là devant vous qui balaient d’un geste, d’un tressaillement, d’une épaisseur de peau ce dont vous étiez sûr il y a une minute encore, ils incarnent autre chose que ce à quoi vous aviez pensé. Être là, prêt à recueillir ce qui arrivera, quand cela aura lieu et, surtout, règle numéro un : se mettre au travail avant même de savoir ce qu’on va faire.

Pas d’affrontement non plus, mais la mise en œuvre d’une relation où chacun existe, où la friction crée une étincelle, un éclat. Essayer, recommencer, aller dans les zones nouvelles et les espaces inconnus. Utiliser jusqu’aux incompréhensions de tous, les cuire à la sauce de mes propres doutes, aiguiser la capacité et le désir de chacun, se laisser traverser et rejoindre par un texte, par une musique, par l’autre.
Susan Sontag, Renaître :

« Consentir au monde et en profiter – mais uniquement dans la nudité. »

Ne sachant pas définir ce qui fait mon métier, est-ce que je sais dire au moins d’où tout cela vient ? Comment décide-t-on de faire ce qu’on fait quand c’est une décision aussi ferme que la mienne ? Au lycée en cinquième ? Quelle année ? Une représentation en plein jour dans la cour du lycée Montaigne, une pièce de Marcel Achard (Voulez-vous jouer avec moâ ?). Puis, dans mon souvenir, un prestidigitateur habillé en chirurgien, un masque sur le visage (ils étaient en blanc à l’époque), il s’enfonce un gigantesque couteau dans l’avant-bras et le fait avancer en long tout en cisaillant les chairs. Un flot de sang jaillit, des hurlements dans la cour de récréation. Est-ce que c’était cela, ma décision : représenter ce qui n’est pas représentable et qui fait peur ?

À part ça, de mémoire : lectures de Dumas, comme tout le monde, de Jules Verne avec les illustrations de l’édition Hetzel, quelques hommes au torse nu parfois que je regarde à la loupe (le compte-fil de mon grand-père). D’où viendra l’érotisme ? De ce bras coupé, de ce camarade de classe admirable et gracile que je veux persuader nerveusement de venir faire du théâtre avec moi qui suis si laid et empoté ? Des peaux, des odeurs, des corps cachés dans les vêtements, ces vêtements dont je pense qu’ils ne me dévoileront jamais les corps qui s’y blottissent et que je désire en silence ?

Solitude de l’adolescence, mais molle et sans grâce, conscience de ne pas habiter mon corps, d’être laid et moche, ou pas laid mais juste moche, mais c’est cela qui m’a poussé dans les bras du théâtre : c’était une revanche. Il y eut de la revanche longtemps, aujourd’hui il n’y en a plus. Moins.

Que se passe-t-il ici, dans une nuit comme celle-ci, tranquille et triste ? Est-ce qu’il connaît la tristesse ? Il connaît l’équilibre et la solitude. Moi je prétends les savoir mais c’est faux, je ne les pratique pas, je peuple mes rêves de mon avidité : théâtre, films, opéras, je suis une machine parfois qui ne sait pas s’arrêter. Madeleine Marion est morte aujourd’hui.
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Pierre Guyotat, Formation :
« Mon corps, dans ce à quoi il est promis, sexe – et si par une œuvre, il devenait public ? – et mort. »
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Guirlande de mes fantômes magnifiques.
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17 mars

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Dire simplement comment on le fait, ce métier, comment on pratique cette forme d’écriture éphémère (la mise en scène) et qui dans le seul et unique cas du cinéma peut devenir une véritable écriture qu’on pourrait presque comparer à celle du romancier ou du compositeur.
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Intimacy/ Intimité
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 Je relis ces lignes, je repense à ce que je ressentais pendant le tournage : que plus l’on montre la chair, plus le secret même de l’acte sexuel s’éloigne et se révèle encore moins, plus il s’échappe et nous échappe, je revois ces personnages du film, tout entiers présents dans leur corps.
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Les visages et les corps.
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Un matin, il dit soudain : « Je ne peux pas rester. » Il part, il referme doucement la porte de la maison, il marche dans la rue longtemps, je le regarde de loin jusqu’à ce qu’il disparaisse tout petit derrière un angle et que les Pyrénées ne l’engloutissent. La déchirure est foudroyante, aujourd’hui encore il me suffit de la gratter pour qu’elle se rouvre un peu et me parle.

Toutes ces villes où il a dit qu’on irait ensemble : New York, Hanoi, Le Caire.

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17 mars à nouveau

André Bazin : « L’écran n’est pas un cadre comme celui d’un tableau, mais un cache qui ne laisse percevoir qu’une partie de l’événement. » La souffrance qui s’est installée progressivement chez moi de n’avoir que les plateaux du théâtre à ma disposition, d’être condamné à cet éternel plan large et vu de loin, alors que ce que je vois quand je suis à côté des acteurs est si beau, si partiel, si agressif, que mon regard les suit si bien et tout l’effort qu’il faut faire pour que le regard du spectateur suive exactement ce que je regarde moi, et que je force à regarder. Quel outil imparfait que cette scène, cette estrade incommode et qui fait souffrir, c’est de cette tension et de cette insatisfaction que vient tout ce que je fais désormais. Derrière le cache dont parle Bazin, il y a l’infini de l’espace cinématographique et nous donnons à voir des bouts d’infini - si on peut, si on y arrive. Au théâtre (et à l’opéra encore plus, bloqués que nous sommes parfois par ce quatrième mur, celui de la musique qui sort de la fosse et nous ferme le plateau, nous interdisant le contact), tout l’effort qu’il faut faire alors pour que cela soit un peu magique et que cette magie ne s’évapore pas dans ces grands espaces immobiles !



Toujours 17 mars
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Et tout ce que je dis là, c’est parce qu’il a appelé aujourd’hui et qu’on s’est parlé. Est-ce que cela n’aura pas toujours été le cas depuis que j’ai vingt-quatre ans ? Quarante minutes de conversation ce soir et me voici remonté comme une pendule, ne pensant plus à demain, oublieux, heureux de vivre le désir qui me pousse en avant, vers le théâtre et le prochain film. Quel bonheur, donc quelle tristesse. Merci à toi.
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18 mars
Ai-je réussi à dire quoi que ce soit de mon métier, du handicap physique, de la revanche ? Ai-je été clair en disant que c’est le manque qui me meut, que le calme et la passion des autres sont arrivés tard, qu’avant j’étais habité d’un monde obstiné et dictatorial, que je voulais contrôler tout et que je m’en suis remis au temps pour me changer, être à l’écoute ? Mais je continue à dire non à tout, d’abord, ensuite seulement je m’approche doucement et à regret du oui, ceux qui travaillent avec moi le savent, je n’ai jamais su corriger cela.
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Le manque est le moteur. Il le restera, même si rien ni personne ne venait à manquer. Le manque et sa sœur, l’avidité, et la peur d’être abandonné.

20 mars
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La vie, la passion folle, le désir qui se heurtent de plein fouet à l’irruption obscène des enterrements, aux générations qui ressassent et disparaissent, à la mort qui voudrait reprendre ses droits et finira par gagner. La salle vide d’un musée où les corps s’empêchent et se frôlent pourtant, la mort de toute une lignée du côté des hommes : la grand-mère paternelle, le père, puis cet homme-là que nous raconte Fosse, cet homme sans qualités et son fils de dix-neuf ans qui ne connaîtra jamais son enfant. Et dans ces vies combattantes, l’ombre du désir et du deuil qui célèbrent leur union dans un même mausolée.

Un rêve en automne, des visages qui aiment tant et souffrent trop, le sexe et le suicide qui rôdent, des corps qui veulent tout, et un cœur, comme dirait Guyotat, « qui ne fait passer que du sang, et du sang qui ne chauffe plus. »

Un homme et une femme qui se sont désirés il y a longtemps se retrouvent éperdument devant nous : qu’est-ce qui a déjà existé entre eux ? De quoi sera fait leur futur auquel on assiste déjà ? Et puis : qui est mort ? et qui va mourir ? C’est le désir fou qui se bat contre la dépression : mort de l’amour, inassouvi et pourtant perpétuel.

Car les hommes vivent encore longtemps quand tout semble mort en eux, et c’est ce qu’on appelle la vie de tous les jours, le désir y brille d’un feu qui ne veut toujours pas s’éteindre. Et puis, il y a les mères qui, comme dans la pièce de Fosse, survivent à tout, et les grand-mères infatigables, fantômes dansants elles aussi, habitantes d’un musée cimetière qui savent regarder tout cela de l’œil attendri des revenants, attendant que leur arrière-petit-fils vienne les rejoindre dans la tombe, là où est leur vraie place.

Accouplements, mythologies familières : tant d’êtres vivants ou morts, nos fantômes ; la nuit venue, ils se réincarnent ici sous nos yeux.
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28 mars 2010, dimanche des Rameaux.
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« Il » sont trois personnes aimées qui ont disparu un jour puis ont réapparues. Le silence n’est pas l’absence, l’absence n’est pas la mort. Mais en suis-je bien sûr ?

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Comment trouver des mots qu’on n’aurait utilisés avec personne d’autre dans des situations semblables ? En amour. Aucune situation n’est semblable, aucune sensation, jamais, d’avoir déjà vécu ce qu’on vit à chaque minute : tout visage est nouveau, tout corps est émouvant comme au premier jour, y compris les corps que l’on connaît depuis longtemps.


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13 mars











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1er mars 2010
aussi
,
,
Et donc ce sont des travaux d'Herculine de coller copier ces textes protégés j'ai laissé les hasards dont cette dernière phrase répétée à la fin
pleine de fautes car trop peu de sommeil en sommeil
ce tout petit cadre à la mise en page
une non maitrise pas de photos

vous y trouverez dans ce bric à broc un peu de ma folie

les lents les vieux sont tous border line
mais ils sont vos Cassandre

Tant pis ce trop plein de mots je trouverai d'autres images plus tard
Je vous embrasse Nathalie

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