lundi 16 mars 2026

Gisèle Pélicot : Et la joie de vivre, récit avec Judith Pérignon

Si je devais placer ce livre dans ma bibliothèque je le placerais entre « l'amour fou » « Retour à Reims » et  « le pull over rouge » ; mais je le garde à portée de main pour le prêter sans le donner. Ce récit ne met pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. Il donne de l’espoir pour se parler et trouver de nouveaux paliers entre hommes et femmes  tous citoyens : Pour rester dignes… pour « une fois que la honte aura changé de camp » Gisèle Halimi,  tous ensemble citoyens du monde pourront rester dignes et libres. Humains…

Page 46

 "Je suis née un an plus tard, [après la naissance de son frère Michel] au mois de décembre 1952. C'est mon père qui tenait à ce que je m'appelle Gisèle. C'est ainsi que sa mère aurait baptisé sa fille, si elle en avait eu une. Il collectionnait précieusement les rares souvenirs qu'il avait d'elle et ceux qu'on lui avait rapportés .. Elle est morte de la tuberculose quand il avait sept ans. Est-ce qu'il a commencé là le tracé du malheur ?Ai-je été par mon prénom, chargée de l'éteindre ?


Après la mort de sa mère, Gisèle a neuf ans, du nom de son père Guillou...

Page 54

"Nous formions un trio, des petits-enfants de paysans désormais parisiens. L'avenue Daumesnil était notre territoire. Au bout, le musée des colonies et son immense façade sculptée de personnages exotiques. Plus loin encore, le bois de Vincennes, le lac, qui repoussaient les limites de nos excursions. Je disais bonjour à tout le monde dans la rue, comme à Azay-le-Ferron. Je ne voulais faire de peine à personne. Les adultes me semblaient  n'avoir aucun choix."

Page 69-70

"Comment avait-il pu faire de moi cette femme inerte, presque morte ? C'est tantôt à lui, tantôt aux enfants que je m'adressais, seule dans l'obscurité. Eux qui nous disaient parfois « Votre enfance, c'est Zola » ne pouvaient pas comprendre ce qui s'était noué entre nous, comme nous avions lutté, quel mauvais courant aurait pu nous emporter…

Un combat commençait dans ma tête. Celui de l'ombre et de la lumière. De l'étincelle de notre rencontre j'avais fait une flamme. Fallait-il souffler dessus, l'éteindre pour de bon, comme semblaient le réclamer mes enfants ? Ça voulait dire ouvrir les yeux, se retrouver éperdument seule au cœur de la nuit, dans une chambre qui n'était pas la mienne, avec la respiration haletante de mon bouledogue pour unique compagnie. Je ne pouvais pas. La vie ne se rejoue pas. Si j'efface tout, je suis morte et depuis longtemps."

Page 194

"Je marchais toujours autant, seule ou avec mon amie Françoise, mon bouledogue essoufflé devant moi. Une tache blanche grandissait sur son museau depuis qu'il avait perdu son maître. Qu'explique t-on à un chien ? Je ne sais pas. Il m'arrive pourtant souvent de dire que j'ai un mal de chien. Je ne savais pas au fond ce que le mien ressentait. Mais cette auréole blanche sur son pelage reflétait à mes yeux l'expression de sa peine. J'espérais que la mienne n'était pas aussi visible."

Page 247

Aujourd'hui, quand je repense au moment où j'ai pris ma décision, je me dis que si j'avais eu 20 ans de moins, je n'aurais peut-être pas osé refuser le huis clos. J'aurai craint les regards, ces fichus regards avec lesquels une femme de ma génération a toujours composé, ces fichus regards qui vous font hésiter le matin entre le pantalon et la robe, vous escortent ou vous ignorent, vous flattent et vous embarrassent, ces fichus regards censés dire qui vous êtes, et ce que vous valez et puis qui vous lâchent quand vous vieillissez.

Page 275-276

Depuis quatre ans, je fuyais les étreintes trop fortes des gens qui m'aiment, je ne voulais de la compassion de personne, je ne comptais que sur ma force, et sans doute sur l'oubli. Mais cette foule n'en pouvait plus de l'oubli, de cette façon que la vie a de nous découper et de nous laisser seule, avec nos douleurs qui s'ignorent. Cette foule m'a sauvée. 

...

J'avais préparé quelques notes, des mots que j'employais pour la première fois de ma vie :"On me remercie tous les jours pour mon courage j'ai envie de leur dire ce n'est pas du courage, mais une volonté et de la détermination pour faire évoluer cette société patriarcale et machiste."

Ces phrases, je ne les aurais jamais prononcées avant.



Aucun commentaire: