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vendredi 4 juillet 2025

D’une rive l’autre Dima Abdallah




Ce livre est long à digérer, mais qui sait je l’ai lu quand il faut, en fortes chaleurs, à l’aube, à l’aurore avant la fabrique de rêves mais loin d’angoisses inextinguibles et dans une sorte de silence absolu qu’on n’ose pas briser avec qui que ce soit et surtout pas avec soi…. Un silence pour les autres - n’est jamais un silence de soi…
Ce livre nous remet face à la ville sans trottoirs aux immeubles troués d’impacts de balle et qui à nouveau a subi après l’explosion dans le port les bombardements soit disant anti Hezbollah israéliens 
Ce livre ne raconte rien il ne met que des dates et raconte comment c’est à l’intérieur d’un exilé enfant qui ne connaît pas son père, puis homme qui a besoin de sombrer mais qui ne le peut pas,  rattaché à la vie par quelques fils : sa mère un amour un ami….



Dans la cour de la librairie Au plaisir des yeux 120 rue Raymond Losserand 75014 Paris @auplaisirdesyeux @anneguyot

L’auteure rencontrée à une dédicace est une femme de silences chaleureuse et donc avec de grands sentiments derrières ses yeux noirs. À la difference de son personnage qui écrit aussi, lui des carnets de poèmes qu’il ne publiera pas, elle se relit…
En fermant le livre à regret je l’avais pressenti j’en ai acheté deux autres voir trois pour en offrir un exemplaire et en garder un autre j’ai deux trois amis à qui j’offre des lectures une ou plusieurs fois par an.
Elle n’a écrit que trois livres encore…
Cette maison d’édition semble l’avoir comprise, enfin un éditeur une éditrice peut elle être autre que complice ? En tous cas c’est une femme infiltrée dans les milieux culturels les femmes sont infiltrées depuis plus longtemps que dans les armées mais pas aux avant-postes… 
Cette auteure écrit en se glissant dans des personnages masculins et ça c’est une infiltration pas ou plus seulement ordinaire. Et comme disait une lectrice ou bien était ce la libraire elle parle de milieux « populaires »….en littérature c’est encore un « voyage extraordinaire » sauf exceptions Molière Hugo Zola Maupassant Céline !?!? 




En fermant le livre j’ai écrit au crayon-mine 
C’est un beau livre veiné irrigué par l’Ibié : fleuve non elle ne va pas jusqu’à la mer, qui ne passe pas par Beyrouth mais en Ardèche mais qui a des reflets verts comme la mer à Beyrouth 
Les sombres sont d’une couleur verte sous le soleil dans certains endroits à lucioles..,, dans nos têtes 
Le narrateur d’une rive l’autre écrit des poèmes pour étreindre « la grâce »mot qu’il a appris enfant et qui tout entier s’ancre à Layla avec qui ils jouaient avec Élias, les 3 inséparables à cet âge….

Extrait p 138 



« Je veux rester dans cet avion qui n'est ni ici ni là-bas.

Je veux survoler pour toujours la pleine mer, qui n'est d'aucun pays. Je suis cette pleine mer. Hybride de tous les rivages du monde sans en être. Je suis la pleine mer qui ignore tout. Je serre fort les poings pour y croire.

Pour croire à un sang qui n'ait jamais été maudit, un sang propre comme la mer que je survole est encore propre de toutes les côtes polluées. Je suis la pleine mer Je suis le noir profond et infini. Je suis vierge. Je suis la fraîcheur de l'eau qui ignore tout des canicules. Je suis le sel. Je suis les abysses. Je suis l'infini. Je suis les baleines qui jouent à plonger et replonger. Je suis le lever de soleil et son coucher argenté sur la mer. Je ne suis personne. Je ne suis d'aucune mémoire. Je suis ces quatre heures de vol sans décollage et sans atterrissage . Seulement le ciel étoilé et la mer noire. »


lundi 9 novembre 2020

La vie mensongère des adultes d’Elena Ferrante

Ce roman m’a tenue, m’a retenue et sortie de cette période dont on ne voit pas le bout, comme un peu l’adolescence. 
En même temps, je lisais Retour à Reims de Éric Petitbon... 
et c’était ce début d’article inachevé après le premier confinement. Au mois d’août ?! Article qui me tombait des mains qui sans images restait « brouillon » car j’avais tellement annoté pour ne rien vouloir en perdre ou à en extirper  du contexte. 

Traduit de l’italien par Elsa Damien. Les traducteurs sont pour moi des écrivains sacrément doués au moins autant que l’auteur exemple Baudelaire et Edgar Allan Poe, mais à part cet exemple qui pourrais je citer ? Pour le théâtre russe André Markowicz...pour Shakespeare le fils Hugo François-Victor.

Revenons à ce livre la vie mensongère des adultes Je l’ai acheté à la librairie point presse papeterie placée dans la galerie de l’Intermarché du Bugue : bourg auprès duquel habite ma Mère, j’aime cette librairie même si avant elle était située au centre ville, car ils évoluent en suivant les gens pour les lecteurs et n’ont pas d’attitude discriminante avec qui ce soit et l’on peut avec eux bien parler des livres, ils ont aussi un large choix..,.
Et puis après j’ai lu à la rentrée de septembre Chavirer(article déjà sur ce blog) 
Je n’aime pas les manipulations les formatages par lesquels on passe depuis la famille le voisinage puis l’école. Et je voudrais ici sur ce blog comme tracer le fil de mes influences au travers des lectures à différents moments ; la lecture que reste t-il ? après un ou deux voir trois mois si on ne note pas ?!
J’ai mis dans le livre de Elena Ferrante des signets.
Les goûts le bon et le mauvais goût... m’ont toujours interrogée même quand plus âgée adolescente,  je reprochais à mes parents tous leurs goûts et avant tout leurs opinions. 
Le temps à 66 ans,  la mémoire que j’ai toujours eue en pointillé et pour cette raison je suis lente je prends des notes recopie marque en marge les meilleurs passages, pour colmater les brèches de mon fil de pensée, de ma mémoire. Je le faisais pour me souvenir de mes textes au théâtre. 
J’ai même donné ma méthode à un ami qui lui ne prenait jamais de notes et maintenant il ne trouve plus facilement les traces de ses dernières lectures...
Se replonger dans le bain, retrouver ensuite les passages où j’ai laissé un signet, relire à voix haute et tout se remet en place les personnages quand c’est un roman. 

Ce livre m’a recueillie.
p 211-212
« Mais je n’eus pas le temps d’ouvrir la bouche. À peine me vit-elle qu’elle m’asséna un long monologue, agressif, douloureux et pathétique, qui me déboussola et m’intimida. Plus elle parlait, plus je me rendais compte que la restitution du bijou n’avait été qu’un prétexte. Vittoria m’avait prise en affection, elle avait cru que moi aussi je l’aimais, et elle avait voulu que je vienne essentiellement pour pouvoir me dire combien je l’avais déçue.
J’espérais que maintenant tu serais de mon côté -Elle parlait très fort dans un dialecte que j’avais du mal à comprendre, malgré mes efforts récents pour l’apprendre–, et qu’il te suffirait de voir quel genre de personnes sont vraiment ton père et ta mère pour comprendre qui je suis, moi, et quelle vie j’ai menée à cause de mon frère. Eh bien non je t’ai attendue tous les dimanches en vain. Un coup de fil aurait suffi, mais non, toi t’as rien compris, au contraire, t’as cru que c’était ma faute si ta famille s’est révélée être une famille de merde. Et pour finir, qu’est-ce que t’as fait ? Vise un peu ça, tu m’as écrit cette lettre, là–une lettre comme ça, à moi–, pour me faire lourdement ressentir que j’ai pas fait d’études, pour me faire lourdement sentir que tu sais écrire et pas moi. Ah t’es vraiment comme ton père, ou bien non, t’es pire, tu me respectes pas, tu ne sais pas voir qui je suis vraiment, t’as pas de sentiments. Donc le bracelet tu dois me le rendre, il était à feu ma mère, tu le mérites pas. Je me suis plantée, t’es pas de mon sang, t’es une étrangère. »

p 250-251
À cette époque, sans avoir décidé, mais comme si je renouais simplement avec une habitude, je me remis à travailler, bien que le lycée me semblait plus que jamais un lieu de bavardages idiots. J’obtins bientôt des résultats corrects et, en outre, je m’efforcai d’être plus disponible pour mes camarades de classe, au point que, le samedi soir, je commençai à sortir avec eux, tout en évitant d’établir des relations amicales. Naturellement, je ne parvins jamais à éliminer tout à fait mon ton hargneux, mes  pics d’agressivité ou mon mutisme hostile. Et pourtant j’avais l’impression de pouvoir m’améliorer. Parfois, je fixais des bols, des verres, des cuillères, un caillou dans la rue et même une feuille morte, et je m’émerveillait de leur forme, que celle-ci soit travaillée ou naturelle. J’observais certaines rues du Rione Alto, que je connaissais depuis que j’étais petite, comme si je les voyais pour la première fois : magasin, passants, immeubles de huit étages et balcons –des bandes blanches posé sur les murs ocre, vert ou bleu ciel. J’étais fasciné par les pierres de lave noir de la via cinq Jack homo des Capri, sur lesquelles j’avais marché mille fois, par les vieux bâtiment gris rose ou couleur rouille, par les jardins. Il m’arrivait la même chose avec les gens : professeurs, voisins, commerçants, inconnus dans les rues du Vomero. Je m’étonnais d’un geste, d’un regard, d’une expression du visage. C’était des moments où j’avais l’impression que tout contenait un sens caché, qu’il me revenait de découvrir. Mais cela ne durait pas. De temps à autre, malgré tous mes efforts, ce qu’il l’emportait  chez moi, c’était le sentiment d’en avoir marre de tout, c’était une tendance aux jugements cinglants et à une envie de querelles. Je ne veux pas être comme ça, pensais-je souvent lorsque je me trouvais entre veille et sommeil. Et pourtant voilà ce que j’étais, et réaliser que je ne parvenais à me manifester que de cette manière âpre et médisante m’inciterait parfois non pas à me corriger mais, avec un plaisir pervers, à me comporter de manière pire encore. Je me disais : si je ne suis pas aimable, très bien, alors qu’on ne m’aime pas ; de toute façon, personne ne sait ce que j’ai jour et nuit dans le cœur. Et je pensais à Roberto, mon refuge.

 p 292-293-294
Dialogue entre Roberto et Giovanna
–Un Dieu facile n’est pas un Dieu. Dieu est autre que nous. On ne communique pas avec lui, il est tellement au-dessus de nous qu’il ne peut pas être interrogé mais seulement invoqué. Quand il se manifeste, il le fait en silence à travers de précieux petits signaux qui sont muets et  proviennent de mots tout à fait ordinaires. En faire sa volonté, c’est baisser la tête et s’obliger à croire.
–J’ai assez d’obligations comme ça.
L’ironie réapparut  dans son regard, et je sentis avec joie que mon style rugueux l’intéressé.
–L’obligation envers Dieu, ça vaut la peine. Tu aimes la poésie ?
–Oui.
–Tu es en lis ?
–Ça m’arrive.
–La poésie est faite de mots, exactement comme la conversation que nous avons en ce moment. Mais quand le poète s’empare de nos mots banals et les libère du bavardage, voilà que ces mots, de l’intérieur, de leur banalité manifestent une énergie inattendue . Dieu se manifeste de la même manière.
–Un poète n’est pas Dieu, c’est juste quelqu’un comme nous qui en plus, sait écrire de la poésie.
–Mais cette écriture nous ouvre les yeux, elle nous émerveille.
–Parfois. 
–Dieu, pour moi c’est ça : une secousse dans une pièce sombre donc je ne trouve plus le sol, ni les parois, ni le plafond. Ce n’est pas une chose qui se discute, sur quoi on peut raisonner. C’est une question de foi. Si tu crois, ça marche. Autrement, non.
–Pourquoi devrais-je croire en une secousse ?
–Par esprit religieux.
–Je ne sais pas ce que c’est.
–Pense À une enquête, comme dans les romans policiers, mais où le mystère reste un mystère. L’esprit religieux, c’est chat : une secousse qui te pousse en avant, toujours plus en avant, pour dévoiler ce qu’il reste voilé.
–Et je ne comprends pas.
–Les mystères ça ne se comprend pas.
–Les mystères sans solution me font peur. Moi je me suis identifiée aux trois femmes qui vont au sépulcre, ne trouvent plus le corps de Jésus et s’enfuient.
–C’est la vie qui devrait te faire fuir, quand elle est obtus.
–La vie me fait fuir quand elle est souffrance.
–Tu veux dire que tu te contentes des choses comme elles sont ?
–Je veux dire que personne ne devrait être crucifié, en particulier par la volonté de son père. Ça ne se passe pas comme ça.
–J’ai une change ne te plaît pas il faut la changer.
– changer aussi la création ?
–Bien sûr nous sommes là pour ça.
–Et Dieu ?
–Dieu aussi, s’il le faut.
–Attention, tu blasphèmes.
L’espace d’un instant, je l’impression que Roberto avait saisi l’intensité de mes efforts pour lui tenir tête, et que ses yeux ont brillé d’émotion. Il dit :
–si le Blachevelle me permet ne serait-ce qu’un petit pas en avant, je blasphème.
–Vraiment ?
–Oui j’aime Dieu et je serai capable de tout, même de l’offenser, pour m’approcher de lui. C’est pourquoi je te conseille de ne pas envoyer tout valdinguer : attends un peu, l’histoire des Évangiles en dit plus que ce que tu lui as trouvé pour le moment.
–Il y a tant d’autres livres à lire. Les Évangiles, je les ai seulement lus parce que tu en as parlé, ce jour là, à l’église, et que ça m’a intrigué.
–Relis-les. Ils parlent de Passion et de croix, c’est-à-dire de souffrance. La chose  qui te déboussole le plus.
–C’est le silence qui me déboussole.
–Toi aussi, tu as été silencieuse pendant une bonne demi-heure. Mais ensuite, tu vois, tu as parlé. 

p 301
Le temps de mon adolescence est long, fais de gros blocs gris ponctués brusquement de reflets verts, rouges ou violets. Les blocs n’ont pas d’heures, de jours, de mois ni d’années, et les saisons sont incertaines, il fait chaud et froid, il pleut et le soleil brille. Les bosses non plus n’ont pas de temporalité bien définie, leur couleur compte davantage que toute tentative de datation. D’ailleurs la durée même de la teinte et que prennent certaines émotions n’a pas d’importance, celle qui écrit le sais bien. Dès que l’on cherche à mettre des mots dessus, la lenteur se transforme en tourbillon, et les couleurs se mélangent comme des fruits différents dans un robot mixeur. Non seulement « le temps passa » devient une formule vide, mais même des indications comme « un après-midi », « un matin  » ou « un soir » ne sont plus que des facilités.

p 304-305
Je dois dire qu’au début, je fus pleine d’anxiété. À chacune de nos rencontres, je me disais que j’avais peut-être été trop loin, que je cherchais à lui tenir tête –il avait presque 10 ans de plus que moi, j’allais au lycée et lui enseignait à l’université– avait été  une marque de prétention, et que je m’étais sans doute couverte de ridicule. Je me repassais mille fois dans la tête ce qu’il m’avait dit, ce que je lui avais répondu, et je ne tardais pas à avoir honte de chacune de mes paroles. Je prenais conscience de la légèreté futile avec laquelle j’avais liquidé des questions compliquées, Et je sentais croître en ma poitrine un malaise très semblable à celui que j’éprouvais, enfant, lorsque je faisais impulsivement quelque chose qui allait certainement déplaire à mes parents. À cet instant, je doutais d’avoir suscité une quelconque sympathie. Dans ma mémoire, son ironie changeait de nature et devenait explicitement de la moquerie. Je me rappelais avoir eu recours à un ton méprisant, je repensait à certains passages de notre conversation, quand j’avais tenté de faire mouche, et il me venait une sensation de froid et de nausée, comme si je voulais m’expulser de moi-même, comme si j’allais me vomir.
Cependant en réalité, il n’en allait pas ainsi. Chacun de ses rendez-vous me faisait progresser, les paroles de Roberto déclenchaient immédiatement en moi un besoin de de lectures et de connaissances. Mes  journées devinrent une course pour arriver à notre prochaine rencontre mieux préparer, avec des questions plus complexe sur le bout de la langue. Je commençais par fouiller dans les livres que mon père avait laissé à la maison, afin d’en trouver qui me permettait de mieux comprendre. Mais mieux comprendre quoi, qui ? Les Évangiles, le père, le fils, le Saint Esprit, la transcendance et le silence, l’embrouillamini de la foi et de l’absence de foi, la radicalité du Christ, les horreurs de l’inégalité, la violence toujours exercée sur les plus faibles, le monde sauvage et sans limites du système capitaliste, l’avènement de la robotique, la nécessité et l’urgence du communisme ? Roberto passait sans arrêt d’un sujet à l’autre, et avait toujours une vaste vision des choses. Il faisait tenir ensemble le ciel est la terre, il savait tout, il mêlait exemples tirés de la vie quotidienne, fictions, citations et théories, et moi j’essayais de le suivre, oscillant entre la certitude de passer pour la fille qui parle en faisant semblant de savoir et l’espoir d’avoir bientôt une nouvelle occasion de prouver que j’étais meilleure que ça.

p 312-313
Pourquoi dès qu’on creuse un peu, trouve-t-on le sexe dans toute chose, même les plus élevées ? Pourquoi un seul adjectif est-il insuffisant pour décrire le sexe, et pourquoi en faut-il tant -gênant, insipide, tragique, joyeux, agréable, rebutant–, et jamais un seul, mais tous à la fois ? Un grand amour sans sexe est-il possible ? Les pratiques sexuelles entre hommes et femmes peuvent-elles ne pas gâcher le besoin d’aimer en étant aimé en retour ? Je m’imaginais en train de poser ces questions et d’autres encore, d’un ton détaché et peut-être un peu solennel, surtout pour éviter que Giuliana et lui puissent penser que je voulais espionner leur vie privée. Mais je savais que je le ferais jamais. 

p 321
Je remontais lentement chez moi. Cette expression –ne plus rien y voir– ne voulait plus me quitter. Tout a l’air en ordre–bonjour, à bientôt, installez-vous, qu’est-ce que vous voulez boire, vous pouvez baisser un peu le son, merci, de rien. Et pourtant, un voile noir peut s’abattre à toute instant. C’est une brusque cécité, on ne sait plus mettre les choses à distance, mais on se cogne partout. Cela concernait-il seulement quelques personnes, ou bien n’importe qui pouvait-il en arriver à ne plus rien y voir, une fois une certaine limite dépassée ? Et était-on davantage dans le vrai lorsque l’on voyait toutes choses clairement, ou bien lorsque les sentiments les plus puissants et les plus intenses–la haine, l’amour–nous aveuglaient ?

*******************critique de Télérama 

Avec “La Vie mensongère des adultes”, Elena Ferrante provoque un dernier frisson littéraire avant 

Marine Landrot,

Publié le 06/06/20 mis à jour le 08/10/20

Dans La Vie mensongère des adulte, Elena Ferrante suit la vie d’une Napolitaine de 12 à 16 ans… Un subtile autoportrait ?

Dans La Vie mensongère des adulte, Elena Ferrante suit la vie d’une Napolitaine de 12 à 16 ans… Un subtile autoportrait ?

Photo: Mirjam Appelhof/VOZ'Image

De sa plume mordante, la grande et mystérieuse autrice plonge au cœur du cyclone intérieur qui secoue une adolescente. Un roman d’apprentissage brillant.

Giovanna se croyait belle, avec ses cheveux lumineux, mais soudain elle se sent laide, à en bouillir de honte. Elle portait des vêtements roses comme l’aurore, et voilà que la nuit noire envahit sa silhouette bourgeonnante. Elle avait des notes brillantissimes à l’école, et subitement c’est la dégringolade désinvolte. Turbulence de l’adolescence et entourloupe du destin, depuis L’Amie prodigieuse, on connaît de quel bois se chauffe Elena Ferrante, qui revient de très loin, de très haut, propulsée au firmament de la gloire littéraire, avec triomphe en librairie et série afférente, le tout au débotté comme de qualité, sans que jamais l’autrice montre son vrai visage, du sommet de sa tour d’ivoire à l’adresse tenue secrète.

La voilà de retour, intacte, souveraine, avec un brillant roman d’apprentissage dont l’arrivée en Italie a quasiment provoqué, en février dernier, des files d’attente dignes des nouvelles parutions de Haruki Murakami au Japon. Autant rassurer les inconditionnels, suite il y aura, si l’on en croit la dernière phrase engageante, qu’on peut lâcher sans rien divulgâcher : « Nous nous fîmes une promesse : nous deviendrions adultes comme aucune fille n’avait jamais réussi à le faire. »

Saisir le temps qui passe est l’aptitude première d’Elena Ferrante, qui déroule ici quatre années cruciales dans la vie d’une Napolitaine de 12 à 16 ans. Le récit fend l’air, sinueux et tranchant, tandis que sous l’admirable étude de caractère un autoportrait de l’autrice se dessine : « Je n’ai fait que glisser, et je glisse aujourd’hui encore à l’intérieur de ces lignes qui veulent me donner une histoire alors qu’en réalité je ne suis rien »,confesse l’héroïne, Giovanna, au début de ce livre prenant, consacré à sa mise en lumière pour que ce rien devienne plein. La jeune fille est éperonnée par des rencontres décisives qui la mènent à l’intérieur d’elle-même, dans un mélange de sourde douleur et d’ivresse virevoltante.

Giovanna s’entiche d’abord d’une tante, brouillée avec ses parents depuis bien avant sa naissance, une sorte d’Anna Magnani libre et blessée, en couple avec la femme de son amant défunt, dotée du franc-parler propre aux êtres abîmés par la colère. Cette fée maléfique lui transmet le plus dangereux des pouvoirs, celui de l’intransigeance envers soi, capable de vous ronger jusqu’à vous faire disparaître, mais aussi propice à l’éveil absolu.

“Une ambiance de cimetières, de torrents et de chiens féroces…”

Elena Ferrante parle depuis le point de bascule entre les deux, debout sur la ligne de frontière, en poste d’observation. Elle a trouvé la place juste, dans l’œil du cyclone, au milieu du tourbillon des apparences et de la réalité, du bien et du mal, pour absorber l’énergie ambiante sans vaciller, et la redistribuer avec une grande intelligence. Tel est le secret de son écriture, précise, mordante, centrifuge, assez assurée pour faire des embardées dans l’imaginaire le plus halluciné, comme Giovanna, qui, pour épater ses amies, réinvente la vie de sa tante, « dans une ambiance de cimetières, de torrents et de chiens féroces, de flammes de raffineries et de squelettes de bâtiments abandonnés ».

Quand se déroule l’histoire ? Rares sont les indices qui le révèlent, mais l’ambiance fin de règne du XXe siècle est palpable. Pas de téléphone portable ni d’Internet, des femmes en tailleur et collier de perlouses, des adolescentes en tee-shirt échancré. La libération des mœurs a visiblement tenté d’avoir lieu, dans les années 1970, mais une quinzaine d’années plus tard, le naturel pincé est revenu au galop, avec son cortège d’hypocrisies et de cachotteries. La cruauté le dispute à la vulnérabilité, le patriarcat tire ses dernières cartouches, la peau dure des conventions se ramollit, les coups font tous mal. Sur ce terrain miné, une jeune fille fleurit, décidée à interroger en priorité son consentement. Face aux sollicitations des hommes, des amies, de la famille, de l’école, elle apprend à soulever au fond d’elle « la pierre sous laquelle est cachée une vie élémentaire ». La seule vie qui vaille, celle qui nourrit les romans palpitants.

mardi 24 mars 2020

"Perdu" : confinée lecture aux tout petits que nous sommes restés et Journal de confinement après 10 jours,


Cette vidéo dure 9 minutes 51... aucune notion du temps qui passe quand on lit à voix haute une belle histoire.


"Lire et faire lire" c'est une association qui bien-sûr a suspendu ses lectures, auprès des enfants, par les seniors dans les crèches, les écoles, les bibliothèques...
Juste avant que je ne commence cette aventure d'échange avec les plus jeunes, après rencontres formation, parrainage avec Jeanne qui allait 3 fois par semaine dans une micro-crèche, visite de la crèche où j'irais ; le confinement suite à la propagation du Corona virus a été décrété.
https://www.lireetfairelire.org/content/epidemie-coronavirus-information-aux-benevoles-43311


Mon Perdu

Entre parenthèses ce sont mes premières réflexions après une semaine de confinement. Je ne sors pas je suis diabétique de type 2. Mon compagnon fait les courses encore à peu près 2 fois par semaine.

(ce retard, ce suspends puisse t'il nous apporter de bons réflexes, car quand j'étais comédienne élève lycéenne j'avais besoin de beaucoup de temps pour me préparer même si j'ai toujours su avec la boule au ventre improviser... les enfants les êtres ne sont pas tous égaux non seulement par l'intelligence mais par leur capacité à aller droit au but à ne pas prendre des chemins de traverse, digresser. On n'est pas obligés de tout réussir et de la même façon?quelle gageure humaine ces mesures de confinement).

(dans les amis qui me donnent de leurs nouvelles un groupe d'amis d'une amie, ils s'envoient des petits poèmes ou haïkus. En voici un

"J’ai regardé par la fenêtre
Bouquets de feuilles en explosion
Et chants d’oiseaux en ribambelle
C’est le printemps"
Et confinée j’écoute encore j’ai écouté sur France-Inter le boomerang en rediffusion de Claude Ponti

Voilà l’homme qui m’a donné envie de rester en enfance. 
Au J10 c’est meilleur, que d’écouter cette émission,encore que d’écouter Julien Clerc. Un professeur de maths quand il s’est aperçu qu’il était gaucher lui a jeté une pluie de craies et ne l’a jamais ré -interrogé de toute l’année. Il demande aussi pourquoi les enfants qui sont très intelligents ne le restent pas... Il demandait à cet enregistrement, l’amnistie pour Jacqueline Sauvage... Cet homme n’a jamais cessé de s’adresser à sa fille. Il dit aussi que les bébés comprennent très vite que ce sont les pattes de mouches écrites dans un coin de l’image qu’on leur lit, parce qu’ils aiment la voix humaine....


Les délices de Tokyo de Naomi Kawase

Nathalie Feyt C’est un très beau film qui explique comment regarder écouter les autres. Alors oui c’est triste et c’est aussi à propos d’une maladie... la lèpre au Japon, mais c’est au delà de toutes les peines... et souvent bien des zones sombres sont en chacun, des terres intérieures handicapant nos vies, on ne peut pas tout réussir. Mais pour aider et vivre mieux il est comme une ressource en soi celle de regarder la lune, les cerisiers en fleurs ou si vous êtes confinés, regarder cuire les légumes .... de les sentir avec tous nos sens.....ouvrez vos fenêtres le ciel est bleu mais il y a de bonnes odeurs de cuisine dans la cour intérieure un puits....

vendredi 31 janvier 2020

Théâtre du Rond Point : Détails/ Livres : Propriété privée, Les petites vertus, Rappel : Les yeux ouverts... Série : The outsider

Les yeux ouverts un de mes livres de chevet : dialogue entre Matthieu Galley et l'écrivain

les petites vertus de Natalia Ginzburg (en construction d'autres extraits à venir)
"Dès que nos fils commencent à aller à l'école, nous leur promettons, s'ils travaillent bien de l'argent en récompense. C'est une erreur car ainsi nous mélangeons l'argent qui est une chose sans noblesse, à une chose méritoire et digne qui est l'étude et le plaisir de la connaissance..."Les petites vertus de Natalia Ginzburg à lire sans modération
Ce livre est un cadeau pour viser non pas les petites vertus mais les grandes par exemple plutôt « la générosité et l’indifférence à l’argent plutôt que l’épargne »... Ce sont des nouvelles donc il y en a d’autres que celle qui donne son nom au recueil ; une autre sur les rapports humains, une autre infiniment précise sur le métier d’écrire ; une sur « le fils de l’homme » l’écart de générations ; une sur la relation à deux ; deux sur l’Angleterre dont une pleine d’humour ; une sur les Abruzzes la première car l’auteur comme son nom ne l’indique pas est italienne et juste après sur la perte d’un ami et enfin une que je n’oublierais pas sur des chaussures trouées. c’est cela la complication d’un recueil de nouvelles on a tendance à en préférer certaines à d’autres mais pas là. car il y’a une très belle écriture et comme une focale inversée rapprochée qui culmine en introspection et en désir de transmettre le meilleur et surtout le plaisir à aider véritablement l’autre l’enfant en « le laissant germer ».
https://www.babelio.com/livres/Ginzburg-Les-petites-vertus/651372
P 25-29 Portrait d’un ami
Il était, parfois, très triste ; mais nous avons cru pendant longtemps, qu’il guérirait de cette tristesse, lorsqu’il se serait décidé à devenir un adulte ; parce que sa tristesse nous semblait celle d’un enfant, la mélancolie voluptueuse et rêveuse d’un enfant, qui n’a pas encore touché terre et qui se meut dans le monde aride et solitaire des songes. Parfois, le soir, ils venait nous voir : il s’asseyait, pâle, son écharpe autour du cou, en tortillant ses cheveux, ou en froissant une feuille de papier : il ne prononçait pas un mot de la soirée ; il ne répondait à aucune de nos questions. Enfin, d’un bond, il empoignait son manteau et s’en allait. Humiliés, nous nous demandions si notre compagnie l’avait déçu, s’il avait cherché auprès de nous un réconfort et ne l’avait pas trouvé, ou au contraire s’il s’était tout simplement proposé de passer une soirée silencieuse sous une lampe qui ne fût pas la sienne.

Parler avec lui, d’autre part, n’était jamais facile, même lorsqu’il était de bonne humeur ; mais un entretien avec lui, même fait de peu de mots, pouvait être plus tonique et stimulant qu’avec quiconque. En sa compagnie, nous devenions bien plus intelligents, nous nous sentions poussés à mettre dans les mots ce que nous avions en nous de meilleur et de plus sérieux, nous rejetions les lieux communs, les idées imprécises, les paroles confuses.

Près de lui, nous nous sentions souvent humiliés, parce que nous ne savions pas, comme lui, être réservés, ni modestes comme lui, ni, comme lui, généreux et désintéressés. Il nous traitait, ses amis, avec brusquerie, et ne nous pardonnait aucun de nos défauts ; mais, si nous étions malheureux ou malades, il se montrait attentif comme une mère. En principe il se refusait à connaître des gens nouveaux ; mais il arrivait que tout à coup, avec une personne inattendue et inconnue, une personne même vaguement méprisable, il se montrât expansif et affectueux, prodigue de rendez-vous et de projets. Si nous lui faisions observer que cette personne était, à bien des égards, antipathique et méprisable, il disait qu’il le savait parfaitement ; et parce qu’il aimait toujours tout savoir, il ne nous accordait jamais la satisfaction de lui apprendre quelque chose ; mais pour quel motif il se comportait si familièrement avec cette personne, et au contraire n’accordait pas son amitié à d’autres qui le méritaient davantage, il ne l’expliquait pas, et nous ne l’avons jamais su.

Il s’intéressait parfois à des personnes qui lui semblaient faire partie du monde élégant, et il les fréquentait ; il pensait peut-être s’en servir pour ses romans ; mais il se trompait dans son jugement, sur le raffinement social ou le comportement, il prenait pour du cristal les fonds de bouteilles ; et en cela il était naïf, mais en cela seulement. Il se trompait sur le raffinement du comportement ; mais quand au raffinement du cœur et de l’esprit, il n’a jamais été dupe.
Il avait les derniers temps, un visage creusé et raviné, ravagé par ses torturantes pensées : mais, jusqu’à la fin, il garda, dans son allure, la grâce d’un adolescent. Dans les dernières années, il devint un écrivain célèbre ; mais cela ne changera en rien ses habitudes revêches, ni la modestie de son attitude, ni l’humilité, consciencieuse jusqu’au scrupule de son labeur quotidien. Quand nous lui demandions s’il était content d’être célèbre, il répondait avec un ricanement orgueilleux, qu’il s’y attendait depuis toujours ; car il avait, parfois un ricanement sardonique et orgueilleux, puéril et malveillant, qui brillait comme un éclair puis disparaissait. Mais le fait de s’y attendre depuis toujours signifiait que le but atteint ne lui procurait plus aucune joie : il n’était pas capable de jouir des choses et de les aimer, dès qu’il les avait. Il disait qu’il connaissait désormais son art si à fond qu’il ne lui offrait plus aucun secret : et ne lui offrant plus de secrets, cela ne l’intéressait plus. Nous-mêmes, ses amis, nous disait-il, nous n’avions plus de secret pour lui, et nous l’ennuyons terriblement ; et nous, très vexés de l’ennuyer, nous ne parvenions pas à lui dire que nous voyons bien où était son erreur ; c’était de ne pas vouloir se plier à aimer le cours quotidien de l’existence, qui se déroule uniformément, et sans mystère apparent. Il lui aurait fallu conquérir la réalité quotidienne : mais pour lui, elle était interdite et insaisissable, pour lui qui en avait à la fois le désir et l’horreur ; de sorte qu’il ne pouvait que la regarder comme dans un lointain sans bornes.

P 38 Éloge et complainte de l’Angleterre
Le misanthrope reste misanthrope. De plus, sur la timidité la misanthropie initiale, s’étend la grande l’infinie tristesse anglaise, comme une prairie sans limites ou le regard se perd.
En outre, il est vain pour les parents d’espérer que leurs enfants, pendant ces séjours d’été, apprendront l’anglais, langue très difficile à connaître, que très peu d’étrangers savent, et que chaque anglais parle à sa façon.

L’Angleterre est un pays où l’on reste absolument ce que l’on est. L’esprit n’accomplit pas le plus petit mouvement. Il reste là, immobile, immuable, protégé par un climat doux, tempéré, humide, sans écarts de saison, de même que reste immuable, à chaque saison, l’herbe verte des prés, que l’on ne pourrait pas imaginer plus verte : elle n’est ni mordue par le gel, ni dévorée par le soleil. L’esprit ne se libère pas de ses défauts, et n’en acquiert pas non plus de nouveaux. Comme l’herbe, l’esprit est bercé en silence dans sa verdoyante solitude, désaltéré par une pluie tiède.

Il y a de magnifiques cathédrales. Non pas serrées entre les maisons et les boutiques, mais étalées sur de vertes prairies. Il y a de très beaux cimetières, avec de simples pierres gravées, dispersées dans l’herbe dans une paix profonde, au pied des cathédrales. Aucun mur ne les défend, elles sont là en perpétuelle intimité avec la vie, et cependant plongées dans une paix suprême.

Au pays de la mélancolie, l’esprit est toujours tourné vers la mort. Il ne craint pas la mort, comparant l’ombre de la mort à l’ombre vaste des arbres, au silence déjà présent dans l’âme, perdu dans son vert sommeil.

P 67 à 68 mon métier
Mon métier est d’écrire. Je le connais bien, depuis très longtemps. J’espère ne pas me faire mal comprendre. Sur la valeur de ce que j’ai écrit je ne sais rien. Je sais qu’écrire est mon métier. Lorsque je me mets à écrire, je me sens extraordinairement à mon aise, et je me meus dans un élément qu’il me semble connaître extraordinairement bien. J’utilise des instruments qui me sont connus et familiers, et je les sens bien stables entre mes mains. Si je fais quoi que ce soit d’autre, si j’étudie une langue étrangère, si je cherche à apprendre l’histoire ou la géographie, ou la sténographie, ou si j’essaye de parler en public, ou de tricoter ou de voyager, je souffre, et je me demande constamment comment les autres font ces mêmes choses, j’ai toujours l’impression qu’il doit y avoir un bon moyen pour faire ces mêmes choses, et qui est connu des autres et inconnu de moi. Et il me semble être sourde et aveugle, et j’ai comme une nausée au fond de moi. Au contraire, lorsque j’écris, je ne pense jamais qu’il y a peut-être un meilleur moyen dont les autres écrivains se servent. Ce que font les autres écrivains m’est tout à fait égal. Entendons-nous bien : je ne peux écrire que des histoires. Si je tente d’écrire un essai critique, ou un article sur commande pour un journal, cela va assez mal. Et ce que j’écris alors, je dois le chercher péniblement, comme en dehors de moi. Je peux le faire un peu mieux que d’étudier une langue étrangère, ou parler en public, mais seulement un peu mieux. Et j’ai l’impression d’escroquer mon prochain avec des mots empruntés au chapardés ici est là. Et je souffre et je me sens en exil. Au contraire, lorsque j’écris des histoires, je suis comme quelqu’un qui est dans sa patrie, sur les routes qu’il connaît depuis son enfance, et au milieu de murs et d’arbres qui sont les siens. Mon métier est d’écrire des histoires, des choses inventées ou des choses de ma vie dont je me souviens, mais, en tout cas, des histoires, des choses où n’entre pas la culture, mais seulement la mémoire et la fantaisie. C’est cela mon métier, et je le ferai jusqu’à ma mort. Je suis très contente de ce métier, et je n’en changerai pour rien au monde ; j’ai compris, Il y a très longtemps, que c’était là mon métier. Entre 5 et 10 ans je n’en étais pas sûre, et je m’imaginais un peu pouvoir peindre, un peu conquérir des pays à cheval, et un peu inventer de nouvelles machines très importantes ; mais après l’âge de 10 ans je l’ai toujours su, et je me suis exprimée comme je l’ai pu, avec des romans et des poésies.

P 72 
J’avais 17 ans à cette époque, et j’avais été recalée en latin, en grec et en mathématiques. J’avais beaucoup pleuré lorsque je l’avais su. Mais maintenant que j’avais écrit cette nouvelle, j’avais un peu moins honte. C’était l’été, une nuit d’été. La fenêtre était ouverte sur le jardin et des papillons sombres volaient autour de la lampe. J’avais écrit ma nouvelle sur du papier quadrillé, et je me sentais heureuse comme jamais cela ne m’était arrivé dans la vie, et riche de pensées et de paroles.
Et j’en ai [des récits] écrit un certain nombre, à intervalles d’un ou deux mois, quelques-uns assez beaux, d’autres pas. J’ai découvert alors que l’on se fatigue si l’on écrit une chose sérieusement. C’est mauvais signe si l’on ne se fatigue pas. On ne peut espérer écrire quelque chose de sérieux ainsi à la légère, comme d’une seule main, en voltigeant, tout frais. On ne peut s’en tirer si facilement. Lorsque quelqu’un écrit une chose sérieuse, il tombe dedans, il se noie vraiment dedans jusqu’aux yeux ; et s’il a dans son cœur des sentiments très forts qui l’inquiètent, s’il est très heureux ou malheureux pour une raison quelconque, disons terrestre, qui n’a rien à voir avec ce qu’il est en train d’écrire, alors, si ce qu’il écrit est valable et digne de création, tout autre sentiment s’endort en lui. Il ne peut espérer garder intact et frais son cher bonheur ou son cher malheur, tout s’éloigne et s’évanouit, et il est seul avec sa page ; aucun bonheur et aucun malheur ne peut subsister en lui qui ne soit étroitement lié à cette page, il ne possède rien d’autre et il n’appartient pas aux autres ; s’il n’est pas ainsi, cela signifie alors que sa page ne vaut rien.

P 74
Parce que, à l’époque où j’écrivais ces brefs récits, je m’arrêtais toujours aux personnages et aux choses grises et déjetées, je cherchais une réalité méprisable et sans gloire. Dans ce goût que j’avais alors de découvrir des détails minimes, il y avait de la méchanceté de ma part, un intérêt avide et mesquin pour les petites choses, petites comme des puces, c’était une recherche obstinée et médisante. 

P 76
Et puis mes enfants sont nés, et moi au début, lorsqu’ils étaient très petits, je n’arrivais pas à comprendre comment on parvenait à écrire en ayant des enfants. Je ne concevais pas comment j’aurais pu me séparer d’eux pour suivre un personnage dans un récit. Je m’étais mise à mépriser mon métier. J’en avais, par moments du regret, je me sentais exilée, mais je m’efforçais de le mépriser et de m’en moquer pour ne m’occuper que de mes enfants. 

P 81-82
Du reste, je ne pourrais même pas imaginer ma vie sans ce métier. Il s’est toujours trouvé là, il ne m’a pas quitté, même une minute, et même lorsque je le croyais endormi, son œil vigilant et resplendissant me regardait.
C’est cela mon métier. L’argent, voyez-vous, il n’en rapporte pas beaucoup, et même on est presque toujours obligé d’avoir en même temps, un autre métier pour vivre. Parfois, pourtant il en rapporte un peu : et l’argent obtenu grâce à lui est une chose très douce, comme de recevoir de l’argent et des cadeaux des mains de l’être aimé. C’est cela mon métier.




… 

Détails de Lars Norén au théâtre du Rond-Point puis tournée la Comédie de Reims du 3 au 6 mars mise en scène de Frédéric Belier-Garcia avec entre autres Isabelle Carré et Laurent Capelutto Alors voilà comment vous dire plus de deux heures où je suis restée clouée à mon fauteuil mais voilà l’appareillage systématique pour le son des comédiens déterminant du jeu mais aussi de la mise en scène m’empêche un peu d’être au théâtre. Ces acteurs dans une très belle épure de mise en scène ne s’adressent jamais au public et donc par moments malgré leur crédibilité, justesse, délicatesse je reste extérieure. Bon ceci dit le texte l’ensemble des scènes, les « détails » apostrophants sur leur vie intime qui caractérise aussi les époques, les rapports de révision de l’adultère : des névroses, bouffées délirantes et si l’amour bientôt risquait d’être diagnostiqué comme bouffée délirante au « bénéfice » de la raison et laquelle ? Allez y pour les deux acteurs les plus vieux!  de la distribution, dont Isabelle Carré... et le texte et la fluidité la pureté de la mise en scène.
Christian Jannot Oui moi j'ai aimé cette pureté un peu froide, et j'adore tjrs Isabelle Carré..pour moi seul le plus jeune acteur était microté..sf quand ils sont tous au fond...
UzpfSTE1NzcxNzM0NDg6MTAyMTg3ODMwNjc0MzkyNDU Interview très intéressante pour les apprentis comédiens sur la bienveillance du public les rituels..... et sur le fond pourquoi dépasser sa peur ? pour faire sur scène tout ce qu'on ne peut pas faire dans la vie...




 Propriété privée de Julia Deck : Je vais aller voir cette écrivain à la dédicace chez mon amie et libraire préférée Au plaisir des yeux car n'y a t'il pas plus beau voyage que le roman (entendu à France-Inter Boomerang par Ian Mac Ewan un autre de mes écrivains préférés ; sortir une heure au moins une heure seulement des écrans réseaux par jour.et de leur torpeur..)... et pour une fois j'ai acheté le livre et je l'ai lu avant de rencontrer son auteure mais comment vous dire je l'ai lu d'une traite un peu comme on regarde fasciné  un film d'horreur une série (The outsider-3 premiers épisodes  disponibles sur OCS à l'heure américaine) tirée d'un roman de Stephen King ou une pièce au théâtre de Yasmina Reza, sans pouvoir s'en extraire... avoir même le recul après quelques jours... Donc il faut par contraste  y réfléchir longtemps, le vieillir comme un bon vin, parce qu'il nous a surpris ; c'est un livre pour sortir les bobos de presque leurs cités interdites, alors certes ils y vivent bien, mais qu'apparemment... sans ma conseillère et cette occasion,  j'aurais pu acheter ce livre en le feuilletant, pour l'éditeur, puis saisie par la modernité de l'écriture. 


mercredi 4 septembre 2019

Francesca Melandri : Eva dort traduit par Danièle Valin

Je cherchais une auteure après l'amie prodigieuse pour me susurrer encore l'Italie et avec cette scénariste écrivain (historienne dans ses recherches documentaires)  je reprends ce fil de l'addictif et j'ai retrouvé aussi grâce à ce livre le goût intact de lire dans les trains régionaux qui ne courent pas mais qui avancent au fil des pages. Je n'avais jamais entendu parler du Tyrol du Sud du Haut Adige mais en plus et comme dans son précédent roman Plus haut que la mer, dont j'ai parlé ici les personnages féminins y sont très forts mais pas seulement...
Elle explique bien ce qui l'intéresse dans l'écriture sur cette vidéo, que reste-t'il du collectif dans l'histoire d'un individu, que reste-t'il de "la société"?
Les relations mère fille monoparentales font couler beaucoup d'encre ou dirons-nous, aujourd'hui, taper beaucoup de traitement de texte ; j’ai  entendu à la radio Boris Cyrulnik sur l'importance des 1000 premiers jours et de l'alternance(si on peut dire) parentale avec pourquoi pas l'oncle, la grand-mère ou un(e) ami!e). :https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite?fbclid=IwAR1n_UxCsrHF9tY6S0Ew6fMzzjGo3MSZ32x9FWwHo7Z-UVNDdTTiVSxTm2A
Je pensais cet été à une autre histoire de mère et de fille.
Une mère, devenue acariâtre,  pour ne pas dire haineuse avec tout ce qui ne se rattacherait pas à sa jeunesse, sa famille, ses amis "vivants" -à 96 ans elle aussi, connait plus de morts que de vivants-. Je me faisais la réflexion qu'elle aurait peut-être en vieillissant comme sclérosé,  réduit son histoire sociale. Je pensais à l'influence des voisins dans la vie, toute une vie. Je me disais que cette mère deviendrait méprisante avec tout ce qui  pour elle serait "populaire". Car elle n'était plus en ville, dans le commerce. Elle ne fréquenterait dans sa campagne quasiment plus que des personnes propriétaires, nanties encore plus qu'elle, bourgeoisie catholique qui jouerait au bridge aurait voté Sarkozy et maintenant voterait Maqueron. Cette bourgeoisie qui va aux concerts de musique classique dont l'enfant unique jeune monte à cheval et joue du piano. Une élite qui ne se mélange pas.
Cette mère aurait toujours eu besoin de s'extraire, de se hisser au dessus des autres d’imposer de dominer son entourage et pour cela sa dernière trouvaille aurait été celle de stigmatiser le laisser-aller, la paresse, la grosseur, dire par exemple à son aide ménagère un peu forte ce qu'elle devrait manger et à son gendre peu bricoleur qu'il était pour elle une anomalie... et à sa fille qu'elle ne voyait plus que tous les 3 mois à cause de la distance..." tu as forci" à peine descendue de voiture.
Je me disais que l'influence des collègues, des voisins, du hors champ affectif n'est pas souvent décrite au cinéma ou dans la littérature à ma connaissance, à part au théâtre (je pense aux pièces de Tchekhov) alors qu'elle influe beaucoup plus sur la psyché, les goûts, les opinions politiques et donc l'intelligence de l'individu et sa capacité perverse à nuire à autrui. Il faut un peu arrêter de coller tout sur le dos des médias. La sphère dans laquelle on évolue est pour nombre de personnes, un bocal si bien-sûr on se restreint à cette seule fréquentation, si on ne choisit que la catégorie sociale au dessus de la sienne, en résumé du monde, si on ne s'intéresse plus à la vie profonde des autres... par la lecture, la culture... l'ouverture aux autres du Monde entier, on se racornit et alors à quoi bon vivre très longtemps, trop?


Extraits
p 81-82
 Elle avait déjà vu aussi des lèvres étirées, sous des yeux d'où s'échappait  un éclat presque enfantin : quand les émotions deviennent difficiles, les gens de la montagne serrent les dents, mais plus haut souvent le regard limpide semble demander qu'on les délivre d'un si grand silence.
p 162-163
C'était peut-être précisément ce goût de l'absolu, filtrant de son regard, qui avait poussé Frau Mayer à renoncer à une famille et à se vouer au bien-être de ses clients comme au culte d'un dieu unique. Malgré le nombreux personnel aux étages en salle et en cuisine aucun détail de la gestion de l'hôtel ne lui échappait...
... Le seul détail qui échappait à son contrôle était la mort.
p 172
Magnano avait commencé à tisser une toile fine et très délicate de négociations et de compromis pour obtenir cette autonomie provinciale... qui seule pouvait résoudre l'impasse du Haut-Adige et éviter le scénario le plus atroce : une guerre ethnique.
... Magnano s'était persuadé que seul le dialogue, la recherche d'un compromis, la difficile mais honnête confrontation entre des positions même très différentes, sont des moyens supérieurs à toute absolument toute, forme de violence.
p183
Gerda s'arrêta sur le seuil. Les premiers clients s'installaient  autour des tables. Des couples, des hommes seuls, des personnes âgées. Les hommes déplaçaient avec une sobre galanterie les chaises pour les dames, qui s'asseyaient en admirant le panorama avec bienveillance, comme s'il était leur propriété. Le contraste entre ces gestes sereins et l'angoisse qui  l'oppressait étourdit Gerda.
p 202
Je ne suis pas redevenue croyante. Je n'ai pas brusquement retrouvé une foi dont je ne sens pas le manque, pas même grâce à un prêtre inspiré. Mais je m'unis spontanément à ceux qui m'entourent, ici dans cette chapelle si laide. Eux aussi, comme moi, des enfants de père inconnu.
p 247
Alors, Eva a quitté la main de Maria, les jeux avec Ulli les bras de Ruthi, elle se serait quitté elle-même aussi pour courir plus vite, et elle ne trébuchait jamais pour ne pas perdre stupidement du temps à se relever. Mais pendant des jours, elle courait pour rien : les portes du car s'ouvraient comme une promesse, mais ceux qui en descendaient étaient des gens inutiles qui n'étaient pas sa mère. Puis chaque fois, en automne et au printemps, durant toutes ces années, juste au moment où commençait à se former dans le coeur d'Eva un vide mélancolique, un gris qui étreignait toute pensée, voilà que sur les marches de la portière apparaissaient deux jambes longues, un visage d'une beauté toujours étonnante quoique familière, deux bras robustes qui la soulevaient et la serraient, et l'odeur, l'odeur, l'odeur, mammifère du bonheur. Gerda était revenue.
p 306
« Notre amour est plus grand que nous »
Ulli s'était mis à parler comme une boîte de chocolats.
p 310
Je ne sais pourquoi je repense au jour où je lui ai dit que je voulais partir pour l'Australie et où elle m'a répondu qu'elle allait enfin voir des kangourous, ce qu'elle souhaitait depuis toujours.
Une minute. C'était moi qui partait pour l'Australie. Pas elle.
Et nous ne sommes pas une seule et même chose..
p 354-355
Quand Ulli amena Costa pour lui faire connaître sa famille, Sigi(le frère d'Ulli) dit : ne vient pas salir la maison de notre mère avec ta merde, si tu veux te faire enculer, fais-le dans les chiottes publiques, tu es dégueulasse et ton ami encore plus, vous êtes deux…Scwutchtel, deux Wärme Bruder, deux schwule Sauen.(termes vulgaires pour dire homosexuel)
Il ne pouvait pas trouver de mots plus sales. Depuis des mois, peut-être des années, il devait les retourner dans sa bouche comme du poison, pour les lui cracher à la figure tous d'un seul coup.
Léni dit : quel est le problème, c'est une maladie qui peut se soigner, le curé m'a dit qu'il y a un médecin dans le Val Sarentina  qui sait comment faire, si tu veux on donne l'adresse aussi à ton ami, il ira sûrement volontiers, personne ne veut rester infirme et malheureux s'il existe un remède.
Sigi dit : ceux comme vous méritent qu'on leur mette la tête dans les chiottes, et il prit Costa qui était beaucoup plus frêle que lui, le traîna jusqu'au toilettes et le fit.
Ulli dit laisse-le et Sigi le laissa, mais avant il tira la chasse.
Costa dit : laisse-moi, et il repoussa l'étreinte d'Ulli qui voulait l'aider à se relever ; s'appuyant de son poing par terre, il se remit debout tout seul sans le regarder dans les yeux, les cheveux salis par l'urine.
Leni dit : je ne comprends pas pourquoi vous vous disputez pourquoi on ne peut jamais vivre en paix tous ensemble
Ulli vivait avec Costa depuis près de deux ans. La première fois que je l'avais rencontré, j'avais pensé : voilà, Ulli a trouvé son vrai frère.
p 359-364 (pour moi- Nathpasse- ce passage long est à lire absolument aux enfants uniques des familles mono-parentales aux enfants tous particuliers comme ceux qui ne veulent que manger selon leurs goûts et n’acceptent plus de découvrir d’autre nourriture, pour tous les enfants devenus adultes haineux ou difficiles dans leurs goûts sans comprendre quelquefois qu’ils veulent garder comme un culte affectif : le goût l’odeur de leur premier amour : mère, oncle, grand-mère.... ) 
À la demi-saison quand l'hôtel n'était pas plein, Gerda demandait parfois deux jours de congé à Frau Mayer pour aller voir Eva, qui attendait ses visites comme un fidèle attend un miracle : avec foi, mais sans certitude. Elle suivait l'ascension du car de Bolzano le long des virages jusqu'à son arrivée sur la place de la petite église. Ulli n'était pas là avec elle : la rencontre entre Eva et sa mère ne le regardait pas, il le savait maintenant, c'était le seul moment où il se tenait à distance. Eva se mettait près de la portière, obligeant les passagers à défiler devant elle comme devant un minuscule garde d'honneur, elle les examinait pendant qu'ils descendaient, avec mépris puisqu'ils n'étaient pas sa mère. Quand Gerda apparaissait enfin comme une vision en haut des marches, le coeur d'Eva explosait à la fois de bonheur et d'angoisse : il ne lui restait plus qu'à attendre maintenant la prochaine, mais certaine séparation.
 Ce jour-là, les freins du car soufflaient encore lamentablement alors que les passagers étaient déjà tous descendus. Personne n'était Gerda. Eva leva les yeux vers le chauffeur. Il haussa ses épaules devenues puissantes à force de tourner le volant dans tous les lacets de la montagne. Il était vraiment désolé pour elle, mais il avait un horaire à respecter ; il appuya sur un bouton et la portière se referma. Dans les vitres, Eva vit son propre reflet puis le car bleu s'en alla et elle n'eut plus en face d'elle, sur fond de glacier dans le lointain que la place de l'église. Où était en train de manœuvrer une Fiat 600 café au lait.
Une minute plus tard, Eva avait toujours l’air de la même petite fille blonde, mais ce qui est en restait n’était en réalité qu’un calque avec ses traits : à l’intérieur, le vide. Elle ne ressentait ni tristesse ni déception, tout au plus une ombre opaque de soulagement. En effet elle pouvait enfin cesser de s’inquiéter, maintenant que s’était réalisée la menace qui planait depuis toujours : sa mère ne reviendrait pas la voir, jamais plus. Aussi quand une femme sortit de la voiture, elle n’y prêta pas attention. Pas plus qu’à l’homme en uniforme noir qui s’approchait. Ce n’est que lorsque la femme s’accroupît pour la regarder droit dans les yeux, qu’elle commença à réaliser qu’il se passait quelque chose d’étrange et de merveilleux.
Aucun des hommes que Gerda avait connus ne s’était jamais comporté comme Vito.
Tandis que Gerda préparait les Schlutzkrapfen, Vito fit des mots croisés en italien avec Eva. Elle n’en avait jamais fait avant, ni en italien, ni en allemand, ni en chinois.
Tandis que Gerda servait les plats, Vito questionna Eva sur l’école ses matière préférées, sa voisine de banc.
Tandis que Gerda faisait la vaisselle, Vito rappela à Eva de se laver les dents.
Quand Gerda fut sur le point de mettre Eva dans son petit lit, Vito protesta. « Mais non, cette sisiduzza était là avant moi.»
Et Eva put rester dans le grand lit comme lorsqu’elle était seule avec sa mère. Gerda s’allongea près d’elle et Vito se coucha de l’autre côté. Elle les vit à travers ses cils deux images tremblantes et sombres comme au fond d’un verre de jus de groseilles. Vito lut à Eva les exploits de Sandokan, Yanez et les tigres de Malaisie. Gerda ne lui avait jamais lu de livre avant de dormir, encore moins en italien. Eva ne comprenait pas tous les mots de cette langue faite de sons doux et de voyelles, mais ça lui était égal. Elle les écouta allongée sans bouger, les yeux mi-clos, les poils blonds de ses avant-bras dressés sous la caresse de sa voix.
« Qu’est-ce que ça veut dire « sisiduzza » ? demanda t-elle à la fin.
–Toute petite étincelle », répondit Vito.
Et elle se pelotonna entre leurs corps cambrés comme entre les valves d’un coquillage, se sentit plus lumineuse que la perle de Labuan.
La voix de Vito la berçait et ses paupières de plus en plus lourdes se fermèrent complètement.
« Eva dort », dit sa mère.
Alors seulement Vito la souleva et la déposa délicatement dans son petit lit.
Le sommeil d’Eva était plus profond que lorsqu’elle était bébé.
Génovese avait prêté son appareil photo à Vito. Il prit beaucoup de photos pendant ces deux jours.
Gerda devant la petite église avec un chemisier bleu nuit.
Gerda assise sur un banc de bois devant le fenil.
Gerda Eva dans un champ couvert de pissenlits.
Eva en prit une. Elle avait tout de suite appris à regarder dans le viseur et à appuyer sur le bouton de l’obturateur : Vito et Gerda souriants les yeux dans les yeux, elle, les genoux pliés pour ne pas paraître plus grande.
Une autre fut prise par un passant à qui Vito passa l’appareil : Eva entre Gerda et Vito sur fond de glacier, souriants comme une famille de vacanciers.
Quand  Gerda le présenta à Maria, Sepp et toute la grande famille, Vito entra dans La Stube et dit :
« Griastenk ! » (bonjour à vous !) 
Il y avait plus d’un demi-siècle que soldats, employés, fonctionnaires et enseignants s’adressaient aux deux vieux paysans en italien, exigeant qu’ils répondent en italien, riant de leur mauvais italien. Un carabinier qui saluait en dialecte du Tyrol du Sud avec l’accent calabrais, ça non, il ne l’avaient encore jamais vu. Vito leur demanda s’ils avaient envie, ce soir-là, de goûter les artichauts qu’il avait apporté de sa région et Gerda les invita à manger chez eux, dans la chambre meublée.
Quand Eva en prit un dans sa main, il lui fit l’effet d’une fleur plus que d’un légume : un bouton énorme et dur au bout d’une tige poilue. Il suffisait de le voir pour comprendre qu’il venait d’une terre d’abondance. Dans la rude terre verticale des masi, il faut dire qu’on n’avait jamais vu de tels végétaux.Vito fit cuire les artichauts avec des fines herbes du Sud. Sepp et Maria les goûtèrent en silence, avec concentration, comme s’ils cherchaient à en découvrir le secret. Quand Vito leur proposa de se resservir ils acceptèrent tous les deux.
C’était la première fois que Gerda recevait dans sa petite chambre meublée. De vrais invités, auquels offrir à manger, avec qui avoir une conversation pendant qu’on émiette le pain sur la nappe. Et elle, une vraie maîtresse de maison, avec son homme à côté d’elle.
 Avant l’arrivée des invités. Vito avait apporté une planche qu’il voulait poser sur l’unique table de la pièce pour l’agrandir et faire de la place à tout le monde. Eva était en train de dessiner et elle n’avait pas répondu quand Gerda lui avait demandé d’enlever ses feuilles et ses crayons.
« Eva obéit à ta mère tout de suite », avait dit Vito d’une voix qui n’était pas dure, mais qui n’admettait pas de réplique.
Eva avait levé le nez de son dessin en regardant Vito, les yeux écarquillés.
Il était en train de la gronder ! Vito n’était ni le maître d’école, ni le curé, ni Sepp (qui du reste n’élevait jamais la voix avec personne), et pourtant il la grondait. Eva se leva et retira ses crayons de la table, en baissant les yeux. Elle ne voulait pas faire croire qu’elle boudait, c’était seulement pour ne pas montrer à quel point elle était heureuse.
(....)
Vito servit encore des artichauts. De la casserole découverte se dégager un parfum d’ail, de menthe, de fenouil sauvage. Cette odeur était pour Eva comme la présence de Vito.
Gerda retourna à l’hôtel après ces deux jours de congé. Il y avait en elle quelque chose que même le plongeur Elmar n’avait jamais vu. Ce n’était pas la gaieté qu’elle montrait quand elle se préparait à sortir avec Genovese, mais un bonheur paisible, comblé.
La consommation d’alcool qui avait sculpté un grand nez violacé sur la figure de vieil enfant avait empêché la carrière d’Elmar d’aller plus loin que le lavage des marmites. Il n’en voulait pas pour autant à Gerda, au contraire, il continuait à poser les yeux sur elle dès qu’il en avait l’occasion. Ce jour là en la voyant aplatir les beefsteaks sur la planche à découper avec une tendresse nouvelle, il l’examinait avec perplexité. Elle s’en aperçut, leva les yeux et lui sourit. Elmar en eut le souffle coupé. L’amour de Gerda pour Vito était si abondant qu’elle en avait de reste même pour lui, pauvre plongeur alcoolique.





p 368-370 (la mort d’Ulli, Nathpasse... j’ai mis cela comme titre sur mon papier de notes marque-pages)
comme Ulli  me manque, dans de tels moments.
La nuit où il est mort, Costa était parti depuis quelques jours seulement ; Ulli avait passé les trois premiers jours sur mon canapé, à trembler. J’avais insisté pour qu’il reste encore un peu chez moi, mais il était retourné travailler depuis une semaine. Je m’étais dit qu’être dans Marlène (petit nom donné à la dameuse : engin pour tasser la neige des pistes de ski)  et diriger sa puissance mécanique lui ferait du bien. Cette nuit là, je n’étais pas avec lui. Ça fait 20 ans que je me demande pourquoi je ne l’ai pas accompagné pour damer les pistes est-ce que j’étais avec un homme ?  me demanda-t-il
de ne pas venir ? J’exclus cette dernière éventualité, je me serais douté de quelque chose et je ne l’aurais pas laissé seul. Pourquoi n’étais-je pas avec lui ? Je n’en ai aucune idée. Je me souviens seulement que lorsque j’ai reçu ce coup de fil, j’étais dans mon lit, et sans personne.
Ulli ne voulait pas vivre à Berlin, à Londres, à Vienne comme tout le monde le lui disait. Il ne voulait pas être le fils schwul du héros qui avait donné sa vie pour lui. Il ne voulait pas être le bon fils à sa maman qui se laisse frire le cerveau par des électrochocs pendant qu’on lui montre des images porno – une thérapie certainement inventée par ce médecin du Val Sarentina, probablement pour pouvoir regarder lui-même à loisir des images de coïts homosexuels. Il ne voulait pas se marier avec une femme, arriver à faire des enfants seulement en fermant les yeux et en imaginant que c’était un homme, puis lui faire croire qu’il avait une maîtresse et fréquenter en réalité les toilettes des gares. Il voulait seulement être lui-même là où il était né, et pouvoir aimer celui qu’il aimait.
Il voulait la seule chose impossible.
Il monta avec la dameuse au sommet de la piste la plus pentue , celle des entraînements pour la Coupe du monde, 68 % de déclivité sans interruption. Les chenilles mordirent la neige tandis que le treuil de sécurité le tirait en haut. Quand il arriva au sommet, il détacha le treuil, tourna l’avant de la dameuse vers la vallée, mit les gaz et desserra le frein. Je me la suis toujours imaginée comme ça, Marlène, la dameuse qu’Ulli aimait comme un routier aime son poids-lourd, comme un cow-boy aime son cheval : elle glisse avec élégance le long de la piste, elle prend son élan, un tas de neige la fait pencher sur le côté, mais les chenilles de bonne qualité la maintiennent dans l’axe, elle descend en prenant de la vitesse le long de la piste sans égratigner la neige, elle vole et rebondit comme un petit skieur, elle s’écrase contre un arbre au bord de la piste, puis contre un autre encore, et un autre pour atterrir tout en bas de la piste.
Marlène était rouge, vigoureuse et presque impossible à stopper, tout comme le sang pompé par le muscle cardiaque. Elle déboisa une pente tout entière avant de s’arrêter. Mélèzes, sapins rouges, pins pignons, latifoliés, elle les  balaya tous comme des cure-dents.
Dans les Dolomiten, les avis de décès ont un code il faut savoir l’interpréter, surtout quand il s’agit des causes de la mort de celui qu’on pleure.
« Après une longue et pénible maladie » veut dire : cancer.
« Dans un tragique accident de la route », si la mort est survenue le vendredi ou le samedi : ivre au volant.
Quand un jeune meurt brusquement, pour éviter qu’on les confondent avec un des trop nombreux jeunes qui se pendent chaque année dans notre Heimat, sa famille explique bien la cause de la mort, qui en général est la deuxième. 
 Si la cause du décès n’est pas indiquée et s’il n’y a qu’un adverbe :(« inopinément », « soudain ») Il s’agit donc sans doute de suicide.
Pour Ulli , on mentionna : « dans un accident de travail ».
p 406 et...407-408
Le docteur Enrico Sana avait quitté sa chère ville de Cagliari après l’université et avait ouvert une pharmacie non loin de l’hôtel de Frau Mayer. 30 ans s’étaient écoulés depuis, mais il avait appris seulement à saluer en allemand, à dire « s’il vous plaît, merci, bon appétit » et quelques mots encore. Pour comprendre les noms des médicaments, il n’est pas nécessaire de connaître les langues, et pour se faire décrire les symptômes d’un mal de tête ou d’une indigestion, on peut s’aider des mains ou des expressions du visage : il n’avait jamais considéré l’ignorance de l’allemand comme un obstacle à sa profession. Ses clients non plus ne s’étaient jamais plaints. Bien au contraire, à leur manière un peu sèche, ils lui avaient toujours témoigné de la sympathie, à lui comme à sa femme, qui venait de la Barbagia et chez ces gens de peu d’effusion mais fidèles à leurs paroles, elle s’était toujours sentie chez elle. Jusqu’au jour où le docteur  Sanna reçut une convocation officielle qui lui demandait de passer un examen pour obtenir son certificat de bilinguisme.
(...)
Cependant, la pharmacie du Docteur Sanna était fermée. Gerda resta interdite : il était 16h, on était lundi, ce n’est pas Noël. Sur le rideau métallique baissé était collée une feuille pleine de timbres qui commençait par la mention :
Provinzverordnung/Arrêté provincial 
Gerda regarda autour d’elle. Sur le trottoir devant la pharmacie, s’était formée une petite foule. Des hommes âgés, de jeunes mères avec leurs bébés, des militaires du contingent. Ils avaient besoin d’aspirine, de collutoire, d’anticoagulants, d’insuline. De préservatifs, de thermomètre, d’antibiotiques, de bandes et de seringue, de poudre contre les poux, de comprimés pour les maux de gorge. De benzodiazépines pour mettre un terme à leur souffrance.
Mais le docteur Sanna n’avait pas réussi l’examen de bilinguisme et ne pouvait plus vendre à personne.
Si Gerda avait vraiment voulu, il y avait d’autres pharmacies dans les villages voisins. Mais la détermination qui l’avait conduite jusque-là avait perdu de sa vigueur. 
Donc Gerda ne mourut pas.
p 410
La seule chose à faire était de rester au sommet du Nanga Parbat avec Ulli et de descendre le moins possible à la hauteur du reste des êtres humains. À 8000 m, il fait froid, on respire mal mais au moins on plane au-dessus de la désolation et de la nostalgie. 
p 417
Ce jour là ne fut pas le pire, car chaque mort est pire que les autres pour ceux qui la pleurent, ....